Possessio: Premier chapitre
Je rentre à l’hôtel, je prends un taxi, après le départ de la voiture du vieux, il me dépose un peu plus loin dans la rue. Au moment où l’auto change de direction au carrefour, je sors du véhicule, j’appelle l’hôtel, ils reconnaissent ma voix. Je demande la limousine, j’attends ; je fume une cigarette, je regarde alentour.
Je monte à bord de la limousine de l’hôtel.
Je demande que l’on relève la vitre intérieure de séparation, je veux être seul, c’est l’instant avant la rencontre, c’est le préliminaire de mon esprit, c’est penser que si tout se passe selon mes attentes dans un peu moins d’un mois je serai devant mon Dürer.
Le voyage me fatigue, je ne connais que trop bien les rues que j’emprunte, la plupart des avenues, des hôtels aux salles des ventes, de Genève à Monaco, de Londres à Tokyo.
Dans quinze minutes, je serai dans ma chambre, mon secrétaire doit me joindre par téléphone, j’ai des ordres à donner. Il me faut des lettres de recommandation, un passeport allemand.
Albrecht le mérite bien !
Je dois dans les prochaines vingt-quatre heures me créer une nouvelle vie, mon personnage sera assez intéressant et mystérieux pour stimuler l’envie du vieux, pour qu’il éprouve le besoin de me revoir, pour qu’il s’intéresse, pour qu’il me croie, pour qu’il m’invite, pour que je puisse m’immerger dans l’œuvre.
Il faut que je sois brillant et qu’il nourrisse en même temps pour moi un intérêt suffisamment grand pour que non seulement je puisse voir son eau-forte, mais pour qu’il me permette en plus de rester seul dans la pièce où elle se trouve, je ne peux aimer en public.
Il y a des choses qui ne se partagent pas !
Chambre déserte, les volets sont clos. Allumer la chaîne, disque à usage unique, achat en groupe. Choix de la musique très important, rapport intrinsèque, bonheur de l’avoir trouvée, de savoir que cette œuvre sera la compagne de mes nuits. Ne pas penser que je la quitterai dès le coït passé, après que j’aurai déchargé. Ne pas penser à une autre, non, dürer, dürer, imaginer, mettre le compact disque.
Mains fébriles, musique destinée à me calmer, disque dans poche hermétique. Couleur : rouge, rouge parme. Bonheur de l’amoureux, premier pas de l’espoir, désespoirs interdits, inexistants. Mettre musique appropriée : le Messie, « Alleluia », 2e partie n° 42 pour orchestre, rondeurs assurées avec ensemble symphonique de la Radio bavaroise.
Écouter, se coucher, pouvoir à présent, vouloir ce lit, impression de se fondre en lui, de se liquéfier. Regarder dürer, le voir sous forme animale, l’imaginer grand, le bénir pour son traité sur les proportions justes du corps, palpiter, fermer les yeux… Se laisser capturer, se faire prendre en douceur, être là-haut.
Visualiser la rencontre : Elle ! Lui étant elle, lui dürer étant le dürer femme, aimer déjà la partie féminine de « dürer ».
Ne plus voir l’homme qu’est « dür », ne plus y reconnaître mon maître, deviner en lui des formes, imaginer l’au-delà de ce qui est offert à la vue. Me rêver habillé, comme me savoir nu, m’inventer seul, face à l’eau-forte, regarder le trait, le caresser du regard, voir que le corps d’une des déesses se mêle lui aussi à l’impression de profondeur.
Percevoir et l’homme, et la toile, la construction, l’esquisse, et le trait, mais pouvoir le déconstruire. Former la femme avec les lignes (dans ce jeu inhabituel des marques invisibles). Se rendre maître du trait, il sera contour, la strie sera courbe, galbe du sein, puis deviendra saillante sous le cou, les vêtements seront peut-être humides, le corps sera transporté, je serai au plus loin de ce que l’on peut imaginer. Plaisir banni, refusé parce que étranger, inconnu aux heures du monde.
On fait l’amour avec des femmes, on fait l’amour avec des hommes, certains fantasment sur leur voisin(e), leur collègue, le(a) coursier(ère), le(a) banquier(ère), la(e) (femme) camionneur, l’esthéticien(ne).
Je ne fais qu’aimer ce que l’on ne peut comprendre. Je ne pense pas d’ailleurs être le seul dans ce cas, mais les autres ne font que baiser, donner dans la pénétration. Moi, je prends le temps, je me fais beau, je m’apprête, je m’applique, je me revêts de neuf.

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