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Possessio: Premier chapitre

Rédigé avec finesse par Benoit Lecoin on Dimanche, 18 avril 2010Pas de commentaire

Il me dit que s’il était venu à moi, c’était en quelque sorte pour me montrer quelque chose. Mais je ne savais pas quoi, je ne pouvais peut-être pas encore comprendre.

Si je faisais un parallèle avec mes autres visions, je me rendais compte que leur visite était là pour m’aider à séduire le détenteur rencontré. Micky voulait que je change, cependant mes apparitions me rendaient service en me parlant de ceux que je devais séduire ? Dans le cas présent, le vieux devait aimer par-dessus tout Micky, c’était pour cela qu’il était descendu sur terre. Le vieux aimait donc infiniment Michel l’ange, c’était sur cela que je devais me fonder pour essayer de l’intéresser, pour entrer dans ses grâces.

Micky angel partit au matin. Tout entier pris par sa présence et notre conversation, je ne m’étais pas rendu compte que le jour se levait.

Nous-nous étions entretenus jusqu’aux brûlures de l’aube. Avec calme, il m’avait raconté sa vie. Pas ce que l’on connaît grâce aux livres, pas ce qui resta de lui. Pas ces belles choses que l’on écrit sur nos morts illustres.

Il m’avait parlé comme à un ami. Je savais tout de lui : son enfance, ses jeux, ses rires, ses bonheurs. Le pourquoi de peindre, le pourquoi de vivre. Je savais toutes les anecdotes inconnues. Nous avions parlé comme des frères, heureux de se retrouver, nous coupant mutuellement la parole par des rires complices. J’étais à présent pour lui un intime. Je connaissais ses erreurs de corps, ses erreurs de cœur, je savais comment il parlait aux femmes, je savais même comment il pensait aux hommes, je savais tout de lui.

C’était comme être le gagnant d’un de ces jeux radiophoniques débiles, aller dans les coulisses après le concert. Porter un badge, passer les barrages, ne pas se perdre dans les couloirs, ne pas se laisser interdire le passage.

Rencontrer une de mes idoles. C’était lui avec sa serviette sur le cou qui s’éponge en sortant de scène, sa voix cassée, la fumée d’une brune qui me pique les yeux.           C’était boire un verre ensemble, c’était au-delà d’une impression de différence entre nous : lui parlait, me questionnait, non par politesse, mais par gentillesse et par intérêt ; alors que, techniquement, qui étais-je ? Rien de plus qu’une particule. Sa célébrité, ses voyages, ses expériences et son génie me plaçaient bien en dessous de lui.

Micky parlait cependant doucement, posait des questions chou, il ne me voyait pas comme quelqu’un qui le quitterait, qu’il ne reverrait plus jamais.

Nous-nous étions entretenus comme si nous allions nous revoir, en tout cas c’était l’impression que cela donnait. Je me sentais privilégié, je n’avais plus envie de le quitter.

Mais au matin le téléphone m’a fait revenir à la réalité. Finis les paillettes étoilées, le Carnegie Hall, je me retrouve vidé, seul. Et le téléphone qui sonne pour la seconde fois, ma main, comme endormie encore, s’avance lentement vers le combiné, le prend, le met à mon oreille.

Je ne reconnais pas la voix. Je me ressaisis. Je me réveille aussi. Quelle est cette voix ? Si, c’est celle d’Ignotus.

Ignotus, c’est l’inconnu, c’est celui qui me sert, c’est mon secrétaire suisse. Je l’appelle inconnu en latin, parce que je sais qu’il n’est pas très doué pour les langues. Je pense que jamais il ne s’est aperçu que je le nommais ainsi. S’il le savait, peut être me quitterait-il. S’il me quitte, je passerai une annonce dans la presse. J’aurai tôt fait de recevoir des réponses. Je baptiserai à nouveau mon secrétaire particulier Ignotus, l’inconnu, parce que remplacer un inconnu, s’attacher, ou quitter un inconnu, ce n’est pas comme quitter, ou s’attacher à quelqu’un de connu, connu comme Homme.

Non, être aidé d’un inconnu, c’est être plus seul que de se faire aider par quelqu’un que l’on connaît ; du coup, je suis seul, aidé d’un inconnu, on peut dire aidé d’un demi-homme, parce que pour moi, c’est plus un instrument qu’un être vivant.

Je reconnais cependant trois qualités à mon inconnu. C’est son souci de logique, sa régularité dans l’effort, sa façon de parler distinctement.

Justement il me parle, il me dit que les papiers sont prêts, je vais les recevoir dans la matinée. Il y a un passeport allemand, des photos de famille, un dossier sur mon passé, des livres écrits auxquels il a changé les titres et les noms, une thèse pour faire croire que j’en suis l’auteur.

Il y a une grosse liasse de billets, les papiers nécessaires : carte d’identité, de groupe sanguin, de Sécurité sociale, de membre de l’International Rotary-Club.

Il y a dans le colis des cartes de visite, un téléphone dans une pochette plastique, son numéro noté sur un bristol blanc.

Dans le dossier, il y a tout ce que je dois savoir : la liste des écoles où j’ai suivi ma scolarité, les noms de mes professeurs de faculté, les sommités importantes de ma partie, des architectes de mes amis, une théorie sur les murs porteurs dans les bâtiments du dix-neuvième siècle ; la résistance des matériaux, l’usage des matières plastiques pour la construction de verrières. Il y a l’essentiel, le résumé en quelques pages d’une vie, ou du moins de vingt années.

Il faudra que j’apprenne tout cela, que je parle de ma femme, que je dise qu’elle est décédée il y a peu.

Lui, mon veuf, sera touché, nous parlerons ensemble, nous apprendrons à nous connaître, il me dira tout sur lui, il saura tout sur ce faux-moi. Je rentrerai à mon hôtel, il se rendra au sien, il pensera à moi, il se dira, comme un flash, que je suis quelqu’un de bien, qu’il aurait plaisir à me revoir.

Plus tard je commencerai à avoir un peu chaud, je prendrai une douche, je fumerai la dernière cigarette de mon paquet, mon nouveau costume sera posé sur le lit, le robinet d’eau froide sera ouvert à fond, il couvrira le son de la chaîne, il voilera les bruits de la rue.

BIENTÔT LA SUITE DANS LE CHAPITRE 2!

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