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Possessio: Premier chapitre
avril 18th, 2010Un
J’ai joui toute la nuit. N’allez pas croire ce qui n’est pas, j’ai regardé Le Bœuf écorché de Rembrandt, le joli bœuf écorché. Je le connais ! C’est mon partenaire de ce mois.
Chaque mois, je choisis au hasard. Je parcours mon livre de peinture favori, je le frôle en disant mentalement un nom involontaire de plusieurs lettres, je le feuillette, j’épelle, et je tombe comme ça, sur un peintre, au hasard.
J’ai tellement regardé, lu, apprécié mon livre que certaines pages sont plus marquées que d’autres. Elles retiennent mon pouce, ce sont des plaies minuscules qui s’accrochent à mes doigts, à mes ongles. J’ai connu Soutine, c’était au mois de juin…
Nous sommes en juillet : je suis tombé en émerveillement, un peu sans le vouloir, sur Rembrandt. Une lettre les sépare, le rouge les sépare. Je suis bien avec Remb, il ne me cause pas de tourments, il reste là, ils sont deux…
Le lundi je me laisse enseigner par les Deux philosophes en conversation. Le mardi c’est Remb au sabre flamboyant, c’est la précision de la gravure. Le mercredi c’est l’Autoportrait en costume oriental. Le jeudi c’est La Leçon d’anatomie de Nicolaes Tulp.
Le vendredi c’est La Ronde de nuit, le barbu laid tout à droite qui cogne sur un tambour. Le samedi c’est La Fuite en Égypte, ce laborieux petit âne. Dimanche ? Le dimanche rien, je suis comme tout le monde, le dimanche est mon jour de repos.
Personne ne me comprend, personne ne m’écoute, d’une certaine façon je vis plutôt seul. J’aime la solitude, mes peintures aiment que j’apprécie cette solitude. Nous sommes ensemble, je varie ma découverte en fonction des saisons, je passe des maîtres italiens aux impressionnistes belges. Je vais et je viens de l’ombre à la lumière ; je reste seul avec elles, dans ce grand appartement.
J’ai fait des copies des plus belles toiles, ce sont des sortes de photographies, rien de vrai avec ça, cependant je les ai, mes préférées en plus grand, collées aux murs, comme un plombier zingueur aurait épinglé une femme nue dans son atelier, comme un notable qui garderait cachées sous ses documents (soi-disant importants) des photos de femmes dénudées.
Ma vie ne vaut rien sans cette ultime extase que l’art peut provoquer en moi. Mon univers s’est élevé autour de cette relation particulière entre les toiles et ma personne. Oh, je n’en possède pas, je laisse cela à ceux que je pille. Je n’ose pas les détenir, je n’essaie pas d’être leur prince, c’est à elles de vivre sans que pour autant je n’interfère en rien.
Je passe mon existence à écumer les galeries, je voyage souvent, je change de villes, je me déplace toujours, c’est propice à ma manie singulière.
